Sur le mythe de Kore, art. pour l’OD

Voici un article que j’ai écrit en 2016 pour le webzine Le Bulletin déaniste n°9 de l’Ordre de Dea (actuelle École des mystères de la Déesse).

Cette vision de Kore-Perséphone qui, en réalité, aspire à son indépendance et à la royauté sur sa propre vie, m’a inspirée au point de la mettre en scène dans un de mes romans: Le Gardien de la Source, aux éd. Pygmalion.

Kore : la Jeune Fille et l’Extase

Illustration par Thalia Took

Toute personne s’intéressant un tant soit peu à la mythologie grecque a un jour entendu parler de Perséphone. Plus rares sont celles qui savent qu’avant de prendre ce nom, alors qu’elle accédait au rang de reine du Monde souterrain, la déesse s’appelait Kore et que ce mot signifie « fille ».

Une enfance bénie

La jeunesse de Kore se déroule sans souci, ni peur. Elle ne connaît pas l’angoisse et rayonne de joie en compagnie des dryades qui jouent avec elle. Toutes les peintures qui en sont données, tant littéraires que picturales, la présentent comme une jeune fille insouciante et rieuse qui danse, s’amuse et bavarde sur une terre de Cocagne. Avoir pour mère la déesse des récoltes aide forcément à ne pas se préoccuper de l’avenir.

Telle est l’image du printemps : un temps d’abondance où la nature renaît et fleurit, apporte joie et couleurs au monde. La disette de l’hiver disparaît dans les limbes et laisse place à l’oubli bienheureux. Tout concourt à ne se préoccuper que de l’instant que l’on vit ; on n’a plus tellement envie de penser au futur. Il serait aisé de s’abandonner à ce présent éternel, nourri par les jeunes pousses et les fruits, par ces nouveaux légumes, plus variés. Rappelons le contexte de cette religion : la Grèce, terre méditerranéenne au climat doux et clément.

Kore s’amuse, court et gambade dans les bois et les prairies. Elle vibre du plus profond de son être à la formidable poussée de sève du renouveau. Elle incarne l’élan du printemps, cette force de vie immature, non maîtrisée, virevoltante et insouciante. Elle est une jeune fleur sans lendemain.

Pourtant, au fil des siècles, une ombre ne se serait-elle pas s’insinuée dans son esprit ?

Le complexe de la « fille de »

Un nom existe pour définir. Les sons, les lettres ont été assemblés en mots afin de structurer le monde perceptible. Ainsi, Kore se trouve-t-elle enfermée dans les limites de son patronyme : « Fille ». Depuis sa naissance, elle est la « fille de » Déméter. N’est-il pas arrivé un moment où elle en a eu assez d’interpréter cette jolie poupée un peu cruche qu’on voulait qu’elle soit ? Où elle aurait voulu revendiquer son existence en tant qu’être à part entière, et non plus comme une entité dépendant d’une autre personne, tel un cinquième membre ?

L’une des interprétations du mythe de son enlèvement est qu’elle l’a provoqué. Peut-être ne s’attendait-elle pas à ce que son passage du statut de Jeune Fille à celui de Femme, de Kore à Perséphone, soit aussi violent. Peut-être n’a-t-elle même pas visé Hadès en particulier. Tant est qu’avec ses maigres moyens et malgré la surveillance perpétuelle de sa mère et de ses compagnes de jeu, la déesse a atteint son but : exister pour elle-même.

On peut d’ailleurs faire une courte parenthèse sur l’adolescence que représente ce rapt, où l’on glisse de la relation mère-enfant à celle d’amants, construite (dans les relations saines) sur un plan d’égalité et non plus vertical. L’intrusion violente du principe masculin dans la vie de Kore peut être aussi perçue comme une assimilation tout aussi radicale de sa part d’animus, qui la complète et lui permet d’accéder à son indépendance. Pour revenir au thème de cette partie, voici quelques paroles extraites de la chanson Just a Girl du groupe No Doubt, que je trouve assez pertinentes au regard de ce que vivait Kore :

Ce monde m’oblige
À te tenir par la main.
Car je ne suis qu’une fille, une petite fille,
Alors ne me quitte pas des yeux.
Je ne suis qu’une fille, toute jolie et petite,
Alors ne me laisse aucun droit.

J’aurais mieux fait de ne pas l’être
Parce qu’ils m’auraient laissé conduire
Tard dans la nuit
Mais je ne suis qu’une fille.

Je ne suis qu’une fille, vivant en captivité.
Ton mètre étalon
M’inquiète un peu.
Je ne suis qu’une fille, quel est mon destin?
Ce à quoi j’ai cédé
M’engourdit peu à peu.
Je ne suis qu’une fille, toutes mes excuses!
Ce que je suis devenue est si pénible.
Je ne suis qu’une fille, quelle chance j’ai!
Une [godiche qu’on s’amuse à faire tournoyer],
Il n’y a pas de comparaison plus juste.

La symbolique du narcisse

Par une magnifique journée ensoleillée, Kore se promenait à travers bois. Elle s’était éloignée de ses compagnes afin de profiter à son aise de sa balade et de la nature riante qui l’entourait. Son chemin croisa un narcisse d’une telle beauté qu’elle s’arrêta pour l’admirer. C’est alors que la terre s’ouvrit et laissa passer quatre superbes étalons à la robe d’un bleu aussi sombre que la nuit. Ils tiraient le char d’Hadès, dieu des Enfers.

Illustration de Sandara (DeviantArt)

Le narcisse, qu’on nomme parfois jonquille, est l’une des fleurs les plus représentatives du printemps. En cela, elle correspond parfaitement à la nature profonde de Kore, elle-même expression de cette poussée festive des végétaux qui se dressent soudain bien droits et bien verts, couronnés de leurs pétales bariolés.

Bien entendu, les mythes ayant toujours plusieurs niveaux de lecture, on se penchera sur celui de Narcisse – l’humain, cette fois. Ce beau jeune homme eut le malheur de subir le courroux d’Artémis. Elle le punit en lui inspirant un amour désespéré pour son propre reflet. Narcisse, penché au-dessus de l’eau et rendu aveugle et sourd à tout hormis son image, finit par se noyer. Il sombra dans la passion insensée qui le liait à son ego. Par analogie, on peut lire dans les prémices de son enlèvement que Kore était bien partie pour suivre le même chemin que le malheureux mortel. Mais, alors qu’elle contemple son ego, alors qu’elle risque de s’y abîmer à son tour, la terre s’ouvre et des chevaux, montures psychopompes, se précipitent vers elle. Par l’intervention d’une puissance directive, extérieure à son mental car provenant d’en bas (l’inconscient), Kore est arrachée au piège de l’ego. Le miroir des illusions gît brisé à ses pieds et elle est emportée au-delà des apparences, dans le monde des « morts », ceux qui ont passé le voile et ont reçu la révélation.

Par cette extase involontaire, Kore accède donc aux mystères et devient Perséphone, dont le nom signifie aussi bien « Celle qui cause la mort de la lumière » que « Celle qui apporte (la mort à) la lumière ».

L’extase est communément décrite comme la fusion dans le Tout, ou avec l’Un. Il est intéressant de voir que juste après les chevaux du transport se tient le principe masculin. Son expérience mystique lui a donc apporté ou, plus exactement, a révélé en elle l’animus qui lui manquait pour donner vie à ses volontés et à son indépendance. Sa « descente aux Enfers » prend alors les visages de l’assimilation de cette complétude (re)trouvée, de la période chaotique qui suit tout changement – d’autant plus ceux de l’être profond – et de la familiarisation avec ce nouveau pouvoir. Car en devenant Perséphone, reine du monde d’En-bas, de l’inconscient et des puissances vitales, la déesse a accès à une manne jusqu’alors inconnue de ressources et de sagesse, de forces vives aussi bien créatrices que destructrices. Elle est désormais maîtresse de ses peurs, de ses angoisses et de ses doutes. Ainsi ancrée, complète et vertueuse, Perséphone jouit d’une totale liberté pour agir de façon juste et exprimer une compassion d’une exacte mesure. Néanmoins, cette partie du mythe ne se déroule plus sous la tutelle du printemps, aussi en resterons-nous là…

Le printemps, remède à la mort

La fameuse « montée de sève » du printemps ne dure qu’un temps. Quand l’agitation de la fête retombe, quand on se retrouve en bout de nuit seul(e) face à son reflet, l’esprit se libère et questionne. Il faut alors choisir entre végéter, se complaire dans l’insouciance – laquelle procède de la dépendance –, et évoluer, même si ça fait mal, même si on perd ses repères et que notre identité est malmenée.

Toutefois, l’insouciance est nécessaire. Comme le printemps vient après l’hiver, elle participe de la guérison qui suit les plus mornes saisons de notre existence ; à nous d’éviter d’en faire une échappatoire. Honorons le courage de Kore qui, lorsqu’elle en a eu assez, a décidé d’assumer sa totale complétude et son indépendance en semant les cailloux qui l’ont menée à sa propre révélation.

Chaque printemps, Perséphone redevient la « fille de » Déméter. Après son labeur en tant que reine du monde souterrain, elle s’autorise le repos, se ressource dans la douceur et l’amour, dans l’abondance née de la joie qu’a sa mère de la retrouver.

Si elle nous apprend que l’enfance ne peut avoir qu’un temps, qu’un individu finira forcément par exiger la reconnaissance de son existence particulière et que cela passe par l’indépendance (amusant paradoxe que ce besoin social basé sur une résolution solitaire des problématiques), elle enseigne aussi à accepter de faire retour vers la part d’enfant en nous, vers l’émerveillement et l’énergie brouillonne et bouillonnante du printemps. Autrement, l’on risquerait de finir par vivre comme un cadavre.

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