« On ne peut pas être libre quand on est précaire » – mon vécu (et pourquoi j’ai créé C’est ton chemin!)

« Je travaille beaucoup avec des personnes qui sont dans une situation précaire et ce que j’observe chez elles, c’est qu’elles ne peuvent pas être légères. Ce n’est pas possible. »

Marie-Ange Alexandre de MAA Conseil

Ce matin, comme tous les matins, je reçois la newsletter de Cécile Duquenne, autrice, traductrice et coach qui a monté une école d’écriture 2.0. Il se trouve qu’elle a été interviewée par Marie-Ange Alexandre, coach qui mène un podcast: Apprendre le bonheur. Pour avoir un peu échangé avec Cécile – que je connais depuis quelques années et que j’ai eu la joie de recroiser au festival des Utopiales à Nantes, et parce qu’elle en parle dans ses newsletters –, je pensais bien que les sujets de la dépression et du burn out seraient abordés. Je ne m’attendais pas, en revanche, à ce que ses mots sur la précarité résonnent si fort en moi.

Précaire, je le suis depuis quatre ans. Certes, aujourd’hui, je le suis bien moins qu’au début, ou même qu’il y a un an et demi, quand je me suis pris un troisième travail à (petit) temps partiel – régulier et stable celui-ci –, mais je le suis encore à ce jour. Il y a un peu plus d’une semaine, je ne savais même pas comment j’allais terminer le mois (j’ai reçu une demande pour une séance de chamanisme depuis, joie et gratitude! 😀 ). Je connais exactement l’état de mon compte en banque, ce qui doit être tiré et le montant des dettes que j’ai auprès d’un ami et de membres de ma famille. Je n’ai aucune certitude sur mon avenir au-delà de deux mois – comprenez par là que je ne peux monter aucun projet en croyant réellement que celui-ci va se réaliser, même si je vais tout faire pour. Avec le confinement, c’est quelque chose que beaucoup de personnes découvrent, hélas… Et parce que c’est mon quotidien depuis des années, je sais que c’est usant, et source de stress et qu’on n’est plus vraiment libre quand la vie trébuche ainsi. Car c’est ça, la précarité: ne pas être libre. Je ne l’avais jamais réalisé aussi bien qu’en écoutant Cécile, ce matin.

Interview de Cécile Duquenne par Anne-Ange Alexandre
À 19’19 : « Quand on est précaire, on pense tout le temps au fait qu’on est précaire, on a peur du lendemain, on se demande si on arrivera à payer le loyer, à faire ci faire ça, et du coup, ça épuise d’une part, donc on a du mal à se reposer, et quand on se repose, on culpabilise parce qu’on ne travaille pas. »

Une de mes amies, qui a démissionné pour se lancer pleinement dans son activité voici quelques mois, m’a dit en début d’année qu’elle songeait à reprendre un travail à temps partiel en tant qu’employée, parce que compter les sous tout au long du mois était stressant et inconfortable pour le moral. Je n’ai pu que plussoir. Pourtant, elle perçoit assez avec le chômage pour payer son loyer, ses charges et ses repas. C’est « juste » qu’à chaque fois qu’elle se prépare à dépenser pour une chose qui va la nourrir au niveau de son être et de son âme – ces choses qui donnent du sens à la vie: un matériel lié à ses passions, une sortie entre amis… –, elle doit se contrôler. Comment prendre du plaisir dans ce qui devrait être un grand gambadage joyeux quand vous avez une laisse autour du cou et, surtout, que vous êtes toujours à y glisser le doigt pour vérifier qu’elle ne vous étrangle pas?

« Déjà, on ne peut pas être libre si on est précaire. Sortir de la précarité, c’est gagner suffisamment d’argent pour pouvoir vivre décemment et maintenant que j’ai franchi cette étape-là, j’ai envie de voir au-delà – c’est-à-dire que pour moi, le bonheur est aussi dans la liberté. »

Même interview, à 23’11

Le fait d’être précaire a un grand point commun avec le fait d’être en dépression : on ne se connaît pas d’avenir.
Pour avoir été précaire et en dépression (le premier état favorisant le second), déjà, je voyais bien ce que Cécile voulait dire. On perd sa liberté. On enterre sa légèreté. Et puis, surtout, on se perd de vue. La précarité élague de grands pans de notre existence (voir partir des morceaux de sa vie dans les mains d’autrui, comme s’ils dépeçaient notre passé, juste parce qu’on a besoin de 20 euros pour manger jusqu’au 5 du mois suivant – date où tombent les aides de la CAF –, ça secoue sec ; vraiment, ça fait prendre un grand recul – comprendre: une grande baffe – sur soi et sa valeur) et ce qui reste, elle le pervertit. On se retrouve dans une attente sans fin, à guetter sans cesse, à parfois accomplir des kilomètres de chasse pour ne croquer qu’un mulot – ou planter un potager pour ne récolter que trois repas. Oui, je parle de nourriture parce que les deux premières années, ça a été une peur constante: ne pas pouvoir manger la dernière semaine du mois. Ça obsède. Ça nous fait tourner en rond. Et pourtant, c’est de là qu’il faut partir pour se reconstruire.
C’est de là que je suis partie pour me reconstruire.

Parce que dès que je suis tombée dans cet état, j’ai fait un choix: ok, j’allais en chier, mais j’allais me construire la vie que je voulais. Avec mes valeurs, avec ma liberté personnelle entière – le plein pouvoir sur la direction que je voudrais prendre.
J’ai dit: « tombée dans cet état », mais en réalité, vous savez quoi? Cette précarité, je l’ai choisie. Je m’y suis lancée comme on saute d’une falaise: pour échapper à quelque chose. Et comme ce bond dans le vide, il ne fallait pas réfléchir. J’ai suivi ce que m’indiquait la vie à ce moment-là – la vie, mon instinct et mon sens moral. Et la souffrance qui a suivi, cette terreur larvée et suintante d’en mourir, bien sûr que j’en ai pleuré – mais ça valait le coup.

J’ai toujours un fond de peur, j’ai beaucoup de mal à vivre la légèreté, mais en contrepartie, je n’ai plus la sensation d’être aliénée.
J’ai récupéré mes pleins pouvoirs sur ma propre vie.

Bien sûr, j’ai fait des concessions. Mais toujours, je les ai acceptées en gardant en tête mon objectif, ce que je veux faire de ma vie et que concéder était bel et bien mon choix et une étape, rien qu’une étape – délimitée dans le temps et l’investissement – vers ce à quoi j’aspire pour moi.
Je suis toujours en état de précarité, il y a toujours des périodes où je vais broyer du noir, mais honnêtement, mon existence s’est bien améliorée! Je me sens même suffisamment sereine et forte pour offrir mes services chamaniques en-dehors du cercle de mes proches, c’est dire! (J’avais cessé le temps de me remettre d’aplomb, ce qui explique la fin de Vent et Racine, dont j’ai laissé le nom et le site Web derrière moi, et le lancement de C’est ton chemin!)
Ce qui se passe maintenant dans ma vie, certes, je ne le contrôle pas, mais je suis plus mature et puissante dans la façon dont je l’appréhende et surtout, dont j’y réagis. Et j’agis – le plus souvent possible, dans la mesure de mes moyens à ce moment-là (merci les quatre accords toltèques!), mais j’agis –, je cherche, je trouve, je forge et je modèle dans la glaise les outils, les briques qui me permettent de construire, pas à pas, la vie rêvée pour moi.

Honnêtement, je ne sais pas si j’y arriverai. Mais lorsque je quitterai ce monde, je n’aurai aucun regret. J’aurai eu une vie pleine de saveurs et riche d’expériences.
J’aurai connu la peur, mais aussi cette putain de satisfaction d’avoir collé un gnon à mes propres démons!

Quand je suis au plus bas, je choisis de m’occuper de moi, seulement de moi. Je suis l’ourse qui se retire dans sa caverne. Je suis forte, mais ce n’est pas la saison, tout simplement. Quand je suis en haut, j’agis, je me remplume, je bâtis mon monde sous le soleil et sous la pluie. C’est une question de respect de soi-même et d’autrui, et d’éthique – mais aussi de conscientisation et d’honorer les cycles, même ceux qu’on préfèrerait ne pas connaître.

On est plus fort-e quand on a une vue globale sur sa vie – et pas uniquement une focalisation exacerbée sur ses besoins matériels, lesquels peuvent vite prendre toute la place quand on a peur chaque jour de chaque mois. Voir plus loin, garder la foi dans l’existence, savoir que je ce que je perdais – ces chairs sanglantes qui s’arrachaient de moi –, ce que je perds encore sont des offrandes à la vie que je me bâtis s’avère aussi vital que trouver le repas du lendemain. Alors voilà où j’en suis aujourd’hui.

Il y a tous ces monstres qui font bruire les buissons, il y a la fatigue et cette vieille foulure qui me fait mal, mais la forêt est belle et je sais – et tu sais – que ce chemin est le seul qui fera si bien chanter mon âme.

Parce que, unique et précieux,
c’est ton chemin !

2 commentaires sur « « On ne peut pas être libre quand on est précaire » – mon vécu (et pourquoi j’ai créé C’est ton chemin!) »

  1. Jeremy Bentham né le 15 février 1748 à Londres et mort 6 juin 1832, est un philosophe, jurisconsulte et réformateur britannique, il a mis au point une méthode de calcul du bonheur et des peines, Ces critères sont au nombre de sept : durée, intensité, certitude, proximité, étendue, fécondité, pureté, que je vous invite à aller découvrir.
    Afin d’assurer le bonheur de la population dans son entier, il propose, entre autre, que l’état garantisse un revenu minimum pour tous et qu’il assure une redistribution des richesses propre à augmenter le bonheur collectif.
    Si je parle de Jeremy Bentham, c’est pour attirer l’attention sur le fait que l’idée du bonheur en partie lié à l’argent, n’est pas nouvelle.
    Pour ma part, je rejoins totalement Vanessa, pour aspirer au bonheur, à une vie où il est possible de faire des projets, une vie sereine et épanouie, une vie libre, où le matériel n’envahit pas l’esprit et le temps, il faut un minimum de revenu afin d’accéder simplement à un logement convenable, se nourrir correctement en qualité et en quantité, avoir accès aux soins, à des loisirs simples, donc être libre bref ce qu’une société comme la nôtre devrait offrir à tous les citoyens.
    Et c’est possible…..

    Aimé par 1 personne

    1. Patricia,
      Merci pour vos recherches et ce que vous apportez en enrichissement à cet article! En effet, on s’aperçoit grâce à votre référence que le revenu universel est loin d’être cette lubie de hippies modernes que l’on nous présente parfois – et comme l’opinion générale le ressent aussi, hélas.
      Bien sûr, il y a des discussions à avoir dessus, mais globalement, on ne peut pas nier qu’une société où tout le monde aurait l’assurance d’avoir un toit sous lequel dormir, de ne pas être frigorifié en hiver, d’avoir assez à manger pour vivre chaque mois – et je ne parle pas de plâtrées de pâtes-beurre quotidienne ni des biscuits pour chiens – apaiserait les choses. Cela ferait une base solide pour rendre de la dignité et du rêve – ce qui fait de nous des humains appelés à accomplir des choses durant notre vie, quelle qu’en soit l’échelle – et, par là, créer une société plus heureuse, plus harmonieuse, car je reste sur l’idée que si on parvient à nourrir ses besoins, on va moins montrer de colère et de rancune, voire de haine envers autrui.
      Encore un grand merci à vous pour cet éclairage historique!

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